Un référentiel commun

Le Petit Toit

Pensez à quelqu'un de vulnérable, autour de vous : un parent, un enfant, un voisin, une personne que vous protégez ou que vous accompagnez. Autour d'elle, quelque chose devrait tenir : un espace à elle, privé, choisi, stable, qui la suit partout — dans sa famille, à l'hôpital, en établissement, chez elle.

On l'appelle ici, simplement, son petit toit.

Tout le monde s'accorde sur cette évidence. Et pourtant, cet espace n'a nulle part de nom, nulle part de repère commun, nulle part de référence à laquelle se tenir. On en parle au coup par coup, jamais comme quelque chose qu'il faudrait, activement, construire et consolider.

Prenez une situation banale : une mère de 84 ans, à domicile. Sa fille gère les rendez-vous médicaux depuis dix ans. Un voisin passe de temps en temps. Une aide à domicile intervient deux heures par semaine. Personne ne s'est jamais demandé, ensemble, si tout cela tenait vraiment — ni ce qui se passerait si la fille s'épuisait. C'est exactement ce que ce référentiel permet de regarder : pas pour juger cette famille, mais pour qu'elle voie, avant l'épuisement, ce qui tient déjà et ce qu'il faut renforcer.

Ce qui doit tenir

Ce petit toit tient, ou ne tient pas, selon que six choses sont réellement assurées autour de la personne — par une ou plusieurs personnes, ensemble ou chacune à son tour :

La parole —

quelqu'un recueille sa parole, et la fait respecter, même quand elle est difficile à exprimer ou à comprendre.

La protection —

quelqu'un la défend et la protège, quoi qu'il arrive.

Le suivi dans la durée —

quelqu'un s'occupe de sa situation dans le temps, pas seulement au coup par coup, dans l'urgence.

Ce dont elle a besoin —

quelqu'un le lui apporte au quotidien, et vérifie que c'est vraiment adapté à elle, pas seulement ce qui existe.

L'appui institutionnel —

les personnes qui font tout cela sont elles-mêmes soutenues — par des professionnels, des associations, des institutions — sans que ce soutien ne prenne leur place.

La coopération entre eux —

ces personnes s'accordent entre elles, et avec elle, plutôt que d'agir chacune de son côté.

Ce petit toit appartient d'abord à la personne elle-même. Ce référentiel s'adresse à son entourage, mais rien ne doit s'y construire sans elle, ni à sa place — dans la mesure de ce qu'elle peut, elle, exprimer et choisir.

C'est un double point aveugle. Du côté des proches : on a l'habitude d'attendre une réponse institutionnelle, en pensant que ce petit toit va se construire tout seul. Du côté des institutions : ce travail de construction n'est traité nulle part, il n'entre dans aucun dispositif — alors qu'aucune d'elles ne peut le construire à la place du cercle, et qu'on leur demande, dans le même mouvement, de le rendre possible sans jamais s'en emparer.

Et quand ce cercle n'existe pas encore — une personne isolée, sans famille proche, sans personne pour tenir ces rôles — c'est justement le premier travail à mener : chercher, un par un, qui peut commencer à tenir chacun de ces rôles, même partiellement, même provisoirement.

Les grandes structures peuvent soutenir cet espace. Elles ne peuvent jamais le remplacer, ni le posséder. Comprendre cela, c'est déjà l'essentiel : le qui-fait-quoi, le comment, les moyens — tout cela viendra, une fois ce principe reconnu, pas avant.

Ce petit toit constitue, lui aussi, un pouvoir de fait — mais un pouvoir aujourd'hui trop faible pour peser face aux grands toits. Lui donner de la reconnaissance, une vraie place, une formation, du respect : voilà ce qui permettrait à ceux qui le tiennent d'entrer en dialogue construit avec les institutions, plutôt que de rester à leur merci. Ce n'est pas un pouvoir qui s'oppose systématiquement aux grands toits, ni aux mesures de protection juridique existantes : c'est un pouvoir appelé à s'allier avec eux, frottements compris.


Ce que chacun peut en faire, concrètement

Une famille, un proche

Reprendre les six points un par un, avec les autres personnes concernées, et se demander lesquels tiennent vraiment aujourd'hui, lesquels sont fragiles, lesquels manquent. Un parcours en six questions existe pour faire cela pas à pas, en deux minutes.

Un professionnel

Travailleur social, soignant, aide à domicile : s'appuyer sur ces six points pour objectiver ce que vous observez déjà sur le terrain, et signaler ce qui manque — sans que ça devienne, seul, votre responsabilité.

Une association

S'en servir pour cadrer un accompagnement, former une équipe, ou vérifier qu'aucun de ces rôles ne repose sur une seule personne, jusqu'à l'épuisement.

Une collectivité, une institution

Le traduire en grille de lecture pour ses propres dispositifs : quel rôle chaque dispositif renforce-t-il réellement, lequel laisse-t-il vide — sans jamais transformer le soutien en prise en charge à la place du cercle.


Licence libre

Un point d'appui commun

Ce référentiel n'impose rien. Il propose un point commun, stable, sur lequel toute initiative de solidarité — une famille, une association, une collectivité, une institution — peut venir s'accrocher et construire, à sa manière, sans avoir à repartir de zéro.

Il est issu de travaux de recherche menés depuis plus de 40 ans sur l'organisation de la solidarité envers les personnes vulnérables, mis à disposition librement, sans droits réservés (licence CC0 — domaine public). Vous pouvez le reprendre, le modifier, le décliner pour votre association, votre collectivité ou votre entourage, sans autorisation nécessaire.

Revenons à cette mère de 84 ans, et à sa fille. Rien ne change du jour au lendemain. Mais si sa fille reprend ces six points, ne serait-ce qu'une fois, avec le voisin et l'aide à domicile — quelque chose qui n'existait pas jusque-là commence à exister : un regard commun sur ce qui tient, et ce qui ne tient pas encore.

Faire le parcours en six questions →